
La suspension à titre conservatoire de William Kazumba, Directeur général de l’Office de gestion du fret multimodal –OGEFREM- décidée le vendredi 23 janvier 2026 par Jean-Pierre Bemba Gombo, vice-Premier ministre en charge des Transports, voies de communication et désenclavement, n’aura cessé de sitôt de susciter des commentaires en tous genres. Surtout à cause de la précipitation avec laquelle ce dossier a été traité.
L’on sait que le samedi 25 janvier, le Secrétaire général du même ministère a procédé à l’installation du Directeur général adjoint en qualité de Directeur général intérimaire. Ainsi, William Kazumba dispose d’un délai de trois mois pour fournir des explications sur des griefs mis à sa charge, notamment le détournement présumé des fonds de l’Ogefrem.
Cependant, plutôt que de nous limiter à cette charge, nous avons voulu, comme d’habitude, fouiner afin de connaître la face cachée du dossier, de manière à permettre à l’opinion publique de se faire une idée précise sur les événements ayant conduit à la suspension du Directeur général qui dirige cet établissement public depuis septembre 2022.
Des malentendus avec le ministère de tutelle
Il y a quelques jours, le VPM aux Transports et voies de communication s’était adressé par écrit à William Kazumba pour exiger des explications sur la nouvelle plateforme logicielle de gestion des instruments de traçabilité de l’Ogefrem, à savoir la FERI-AD-FERE. A en croire les explications apportées à l’autorité de tutelle, l’on apprend que ce dossier date de 2003, lorsque sous le mandat de Mme Mayuma Kasende, l’Ogefrem, en sa qualité de Conseil des chargeurs de la République Démocratique du Congo et de membre de l’Union des conseils des chargeurs africains -UCCA- avait décidé de se conformer aux exigences de cette institution continentale relatives à l’instauration dans le processus d’acheminement, du fret en partance ou à destination des états membres, d’un Bordereau électronique de suivi des cargaisons-BESC. C’est ainsi que l’Ogefrem va créer la Fiche électronique des renseignements à l’importation –FERI-, la Fiche électronique des renseignements à l’exportation –FERE- ainsi que l’Attestation de destination-AD. Ces instruments représentent aujourd’hui 1/3 des recettes de l’Ogefrem.
La plateforme par laquelle ces outils sont émis, appartient exclusivement à l’Ogefrem et a connu plusieurs améliorations depuis sa création à ce jour. Dans la foulée, l’Ogefrem a entamé en 2024 des travaux de modernisation de sa plateforme notamment pour instituer la traçabilité du fret, ainsi que le paiement en ligne directement dans ses comptes.
Pendant le déroulement des travaux, le Ministère de tutelle va recommander une société dénommée PADS CORPORATION, la même qui était impliquée dans le dossier des Lignes Maritimes Congolaises-LMC-, afin que l’Ogefrem abandonne sa propre plateforme, pour commencer à exploiter celle de PADS moyennant une rétribution de 10 %.
Pourtant, partie de 80% en 2003 avec la société BIMV, la rétribution versée par l’Ogefrem à ses mandataires établis dans plusieurs ports étrangers a atteint 40% sous la direction d’Anatole Kikwa, pour être ramenée à 15% sous William Kazumba. Elle devait même être rabaissée à 10% si le Conseil d’administration n’avait finalement décidé son maintien à cette hauteur de 15 %.
Grâce à des améliorations dans sa plateforme et sa configuration actuelle, l’Ogefrem qui n’aura plus besoin des mandataires, va garder pour lui tout ce qu’il leur versait ainsi que les frais d’émission de 40 Euros par FERI. Un gain important aussi bien pour la République du Congo que pour l’Ogefrem qui récupère ainsi progressivement sa souveraineté numérique.
Il convient de signaler que la société que le Ministère tient à imposer comme intervenant exclusif dans la gestion des instruments de traçabilité de l’Ogefrem n’a jamais géré un instrument de traçabilité aussi bien en RDC que sous d’autres cieux, qu’elle a signé un contrat avec le gouvernement pour la digitalisation des redevances du secteur des transports, notamment le Fonds Maritime Régional, la Redevance Logistique Terrestre, et les Droits de trafic maritime. Cependant, les frais administratifs perçus par l’Ogefrem ne constituent pas une redevance aux termes de la loi, mais une recette d’un établissement public disposant d’une autonomie de gestion. Ladite société n’a pas non plus réussi à prouver en plusieurs mois de travaux, que sa plateforme est plus performante que celle de l’Ogefrem, et n’a apporté aucune valeur ajoutée sur l’existant. Elle a même recruté un ancien partenaire de l’Ogefrem qui a plagié le système de l’entreprise pour développer celui de PADS, avec moins de fonctionnalités.
Au regard de ce qui précède, l’on est en droit de se dire que le péché de William Kazumba n’est rien d’autre que de chercher à rendre l’Ogefrem souverain de ses produits, par la récupération de tout ce qu’il perdait au profit des mandataires.
Des questions qui méritent d’être posées
Dès lors, les observateurs se demandent pour quel motif le Ministère de tutelle tient à ramener l’Ogefrem en arrière en lui imposant une entreprise privée comme mandataire unique, alors que cet établissement public est sur la voie de se défaire de tous ses mandataires. Comment peut-on vouloir imposer à cet établissement public le logiciel d’un privé pour gérer des données d’un secteur aussi sensible que celui du fret, surtout en cette période de crise sécuritaire alors que ledit logiciel est moins performant que celui de l’Ogefrem. Est-il normal de vouloir impliquer l’Ogefrem dans un contrat signé par le gouvernement et PADS qui ne le concerne pas?
Comment expliquer que le Directeur général soit sanctionné pour avoir accordé un délai de trois mois aux mandataires de l’Ogefrem dont les contrats courent encore, avant toute interruption? Peut-on considérer la FERI comme une redevance alors qu’elle est un produit exclusif d’un établissement public avec autonomie de gestion.
A bien considérer la situation actuelle, l’on se rend vite compte que c’est le dossier de PADS qui est au centre de la situation actuelle d’autant qu’il occupe une majeure partie des griefs imputés à William Kazumba dans l’Arrêté ministériel portant sa suspension.
Concernant le dossier des décaissements pour soutenir l’effort de guerre, l’on estime qu’il ne devrait pas faire l’objet d’un quelconque débat public étant donné le caractère sensible de cette matière. Des investigations dans le compte de destination auraient suffi pour se faire une idée du caractère régulier des opérations. Cependant, on préfère imputer un total de 1.600.000 USD à William Kazumba sans vérification préalable, au point de salir son image d’un homme sérieux, rigoureux et soucieux de l’avenir de l’Ogefrem. Son plan d’investissement au premier rang duquel figure le vaste et ambitieux projet du port sec de Kasumbalesa en témoigne.
Une précipitation suspecte
Ce qui surprend donc est la précipitation prise par ce dossier. Le jeudi 22 janvier 2026, le Directeur général s’apprêtait à répondre à la première lettre du VPM Jean Pierre Bemba. Curieusement, une autre demande d’explications tombe le même jour en rapport avec le dossier du Fonds secret de recherche. A peine qu’il venait de répondre le même jour, un Arrêté ministériel de suspension lui est transmis le vendredi 23 janvier 2026 aux alentours de 16 h. Sans attendre, le samedi 24 janvier 2026 qui n’est pas un jour ouvrable, une cérémonie de remise-reprise est organisée sous la direction du Secrétaire général du ministère des Transports sans même que le mandataire suspendu ait eu le temps d’apprêter tous les éléments. Et puisque n’étant pas notifié officiellement de cette cérémonie, un procès-verbal de carence est dressé et les portes d’accès de l’antichambre scellés.
Pourquoi donc cette précipitation, alors que l’on aurait dû accorder au présumé coupable 48 h comme d’habitude pour répondre à la demande d’explications, et pourquoi avoir choisi la journée de samedi pour la remise et reprise ? A qui profite finalement cette situation ? Les observateurs sont d’avis que l’Ogefrem qui avait connu une période trouble sous Patient Sayiba, risque de subir un arrêt de sa période d’accalmie. Il est par conséquent demandé au chef de l’Etat de se pencher sur le dossier de l’Ogefrem afin de lui permettre de continuer à travailler en toute tranquillité pour le bien du pays.
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